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| Régis BOULARD, Lawrence & Akchoté are BOXPOCK, a music label for two ears - un label de musiques pour des oreilles |
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Ce disque est divisé en deux parties, et un intermède.
-La 1ere partie est la version intime de l'affaire qui m'occupe ici: l'éxécution de mon grand-père et les conditions de ce massacre, le contexte (et la collaboration, donc...), et ce que je sais, ce que j'imagine, ce que je refuse. Au centre, dans l'espace stéréo, est l'histoire objective, désincarnée, non-humaine, avec ses distorsions de temps. A chaque fois que la série d'accords (Mellotron + Prophet) se termine, un ou deux de ses accords disparaissent, et la durée de ceux qi restent s'allongent: la série se raccourcit (pour finir par deux accords), pour une durée assez constante. A droite et à gauche, la guitare et la batterie, qui jamais ne dialoguent entre elles, sont nos sentiments et nos commentaires personnels sur cette histoire. J'ai voulu que l'on puisse écouter ces trois parties ensembles, ou en se focalisant plus sur l'une ou l'autre. Le moyen le plus radical reste la touche "balance" de votre ampli. -Free Will and Testament est là pour la redoutable précision de son texte, et aussi pour mon goût pour Robert Wyatt -La 2eme partie est une suite de points de vue, en rapport direct ou non avec Streamer. Commentaires historiques et leur effet d'optique, qui font que d'évenements complexes on tire une vérité univoque et simpliste, jugements partisans s'affrontant, lieux communs et dérives politico-journalistiques, mais aussi la parole de mon père, et celle que je lui adresse. J'espère que les titres seront suffisamment significatifs. Régïs Boulard.
Texte intégral expliquant la genèse du projet. Emission "Tapage nocture" par Bruno LETORT sur France-Musique consacrée à Streamer. Chronique du journal "OCTOPUS". Chronique du journal "Jazzman", par Jacques Denis. |
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En pensant à ce disque, je croyais que j'allais d'abord vers un travail principalement introspectif, s'agissant de l'histoire de ma propre famille. Je fais partie de ceux pour qui une absence devient un héritage. Mon grand père, le père de mon père, a disparu le 5 mai 1944. Sa famille ne devait plus le revoir. Il était résistant, précisément à l'endroit qui ne s'appelait pas encore Omaha Beach. C'est une des figures fantastiques de mon enfance, bien que mon père ne m'ait jamais élevé dans le culte du héros, mais plus simplement dans celui de la droiture. J'essaie depuis longtemps de faire de ce monsieur mon grand père, mon pépé. Je voulais vous faire part de ce lien impossible entre la petite et la grande histoire. Je voulais m'approcher de cet homme cité dans quelques livres d'histoires. (on le trouve, nommé par hasard, dans "Le jour le plus long" de Cornélius Ryan). Et puis, j'ai une fille pour qui la deuxième guerre mondiale, la collaboration, sont aussi proches d'elles que Vercingétorix ou Louis XIV, et un fils qui a l'âge qu'avait mon père au moment de ce drame.
J'habite ainsi un village en Bretagne, 952 habitants. L'usine qui fait vivre le patelin emploie tous les jours plus de mille personnes. C'est très sain: on sait qui fait quoi et pour qui, où vont les priorités, qui dirige vraiment le secteur... On y fabrique des produits dérivés de porcs morts qu'on abat là-bas. Ca pue la tripe chaude à 2 km à la ronde dès 7 du mat', mais y a bon emploi miam-miam, alors personne ne moufte, salauds de pauvres. Et puis, ça vaut bien l'odeur du lisier qui règne haut la main à 5OO mètres d'ici. Parfois, on assiste à des bastons homériques en odorama. Vainqueur systématique: le cochon. Mais qui a perdu? Mon quartier, c'est un petit lotissement de maisons HLM. Même s’il n'y a pas de quoi grimper aux rideaux, c'est tout sauf laid, la campagne est à 100 mètres: on est loin de la zone type 9.3. Sauf que... Il y a la prison, et puis il y a les détenus. Salauds de pauvres. Ici, c'est le règne du "Moi-je" et paradoxalement, il n'y a pas plus docile que ces gens pour s'attifer de tous les nouveaux oripeaux du commerce débridé, du portable (indispensable dès 10 ans) à TF1 24/24h, du dernier tube débilitant de l'été à la parabole satellite, du look caillera mâtiné ringard au vocabulaire presse pipole. Salauds de pauvres. Un individualisme forcené dans la moindre relation sociale (ah, ce mot, "social", précédé de "relation", dans ce contexte, faut oser. J'ose.) fait que toute phrase commence par la lettre M: Moi je, donc, mais aussi: Ma bagnole, Mon pitbull, Mes gosses, Ma femme, Ma main dans ta gueule... -Ma bagnole: l'axe majeur de la virilité de cette population. On retape une daube fabriquée à 12 millions d'exemplaires en la recouvrant d'artifices en plastoc fabriqués à 3 millions d'exemplaires (on recouvre beaucoup, dans le secteur. Des cheveux, du lisier, des dettes, mais toujours pas ses esprits). Ca coûte une fortune, c'est ridicule au possible mais c'est de la per-son-na-li-sa-tion. Bon, pas trop: le grégaire ressurgit à la vue du troupeau des berlines relookées tuning, elles se ressemblent toutes. On peut se targuer d'être unique et avoir besoin de repères. -Mon pitbull: sur ce quartier minuscule, on dénombre quatre pitbull, un rottweiler, deux veaux genre mastiff, un labrador raciste (il ne grogne que sur les Blacks) et une flopée de caniches à la con et de yorkshire. Il y a peu, on a pu voir, et surtout entendre, un pitbull jouer à chat avec un york. Le york est mauvais perdant. Pas son maître, très fair-play, qui n'a pas voulu porter plainte. Par mansuétude, pas par trouille des représailles anonymes, très en vogue ici. La gendarmerie attend sans doute un match pitbull/moufflet pour jouer les arbitres. -Mes gosses: si ce sont des garçons, ils ont le droit d'adopter le look de papa (ou d'un pote, les femmes étant, avec la clef de 12, le seul sujet de mutualité, au moins dans les deux maisons en face de chez moi), à savoir crâne rasé, sauf le haut, teint style blondasse en délire, boucle d'oreille dès 3 ans, fringues de rappeurs à deux balles achetées en soldes à l'hyper du coin, entre deux morceaux de cochon tué par papa. Le vocabulaire afférant est garanti. Entendre un gnome morveux de 4 ans mettre en doute mon hétérosexualité est assez perturbant, suffisamment pour que je réponde (pardon, ma chérie) "oui, et alors?" à un "pédé" jeté comme une virgule. L'éducation des petits chéris passe bien évidemment par le mépris de la femme, mère incluse, et la négation définitive du corps enseignant, relégué au rang de garderie. Et si une instit' ose s'agacer après un de ces hooligan, le père déboule pour lui rappeler véhémentement que lui seul à droit de vie et de mort sur sa tribu. Parfois, mon voisin d'en face (un cas d'école, celui-là) fait une fille à son boudin, et là, on s'inquiète un peu pour elle. Avec les deux frères qu'elle a, elle se mitonne des heures de gloire pour ses quinze ans... Voilà voilà… Ici, c'est le règne de la bêtise, de la peur, et de la frustration. L'humanité en décapilotade... Et si c'est ici, c'est que c'est partout. Il y a juste le dosage qui varie. N'allez pas croire que ces gens-là sont abandonnés, surtout pas. Ils sont au contraire choyés, inventés par un système qui sait qu'il ne les trouvera jamais contre lui. Plus de lutte des classes, puisqu'il n'y a plus de classes, plus de corporatisme forcément passéiste, plus de garde-fous moraux, politiques ou religieux, plus de syndicalisme, en attendant la fin des syndicats, plus de projet de société, juste des projets pour les vacances. A la place, une gigantesque foire où tout se vaut, tout se vend, des rayons nauséeux où l'amnésie a valeur de nouveauté, où l'on a décrété une fois pour toutes que les mêmes causes ne produisent pas forcément les mêmes effets, alors, pourquoi avoir peur? Nos bons maîtres passent sans coup férir de la politique au business, et inversement, en nous servant le même brouet, les mêmes métaphores pathétiques, que ce soit sur un tract ou dans un spot pour la lessive. La pente est rude, mais vous le valez bien. Et le jour où Mouloud, Wang ou Piotr dynamitera les émetteurs, ça sera la croisade mondiale et définitive. De toute façon, c'est la faute à personne: la mondialisation, les actionnaires, le terrorisme international (le cosmopolite apatride ne s'appelle donc plus Lévy, mais Abdul, mais que Lévy se rassure, on ne l'oublie pas), la disparition de la citoyenneté (il me semblait que pour faire des citoyens il fallait une "cité", mais bon...), la géopolitique, Windows, l'assoiffement de la planète, l'effet de serre, il paraît que c'est personne... On a raison de regarder ailleurs. Des jeux et du pain, rien de nouveau, mais à cette échelle, si, quand même. Alors, quand le politique s'écrase fasse au chantage à la délocalisation, quand le journaliste ne juge pas utile de répéter sa question restée sans réponse, quand le parent se laisse traiter de con par son moufflet pour cause de forfait de portable trop mesquin, quand cracher par terre, ne plus tenir la porte, ne plus dire ni bonjour, ni au revoir, ni merci devient la règle, quand les femmes sont plus que jamais livrées à la concupiscence généralisée en 4 par 3 et que ça n'agace personne, quand vous et moi ne réagissons pas à la moindre des incivilités, quand, d'un loisir sanguinolent, on fait un parti politique, on sait qui marque des points. Ce fascisme passif envahit le moindre espace qu'on lui laisse, il a toujours faim. Toujours. En 1944, mon grand père a payé de sa vie son refus de l'Allemagne nazie et de la France de Vichy. Et sa femme et ses quatre enfants ont payé aussi. Lui et ses camarades du réseau Alliance ont été dénoncés par des bons français, arrêtés et torturés par la Gestapo française, et comble de l'ironie, massacrés pour rien (par les allemands, ouf!) le 6 juin de cette année là, à quelques kilomètres d'Omaha Beach. Longtemps, une question m'a taraudé: et moi, j'aurais fait quoi, au juste, tout seul à dire non quand un pays entier dit oui? Ne pas pouvoir y répondre me faisait peur. Et aujourd'hui, ma peur, c'est qu'on soit tous obligés d'y répondre avant longtemps. De choisir son camp. Et de ne pas se tromper. Alors, pour se rassurer, il nous reste le cortège écoeurant des commémorations mensongères, et son corollaire, j'ai nommé le sacro-saint devoir de mémoire (qui se souvient que c'est d'abord le titre d'un ouvrage de Primo Levi?). Le devoir de mémoire, agité par les politiques et leur valetaille journalistique, devient à la longue écoeurant, suspect et pétainiste: il nous reste une vérité historique pour classe de CM2, à l'imagerie binaire, bons et méchants, gagnants et perdants. Et la remettre en cause, c'est être un mauvais esprit. Bon, même si mes voisins ne vont pas me croire, je ne suis pas un intellectuel. En 42, on baissait son pantalon pour prouver qu'on ne faisait pas partie de l'internationale juive. Faudra-t-il un jour présenter ses tests pour prouver qu'on est, disons, normaux? Je suis musicien. J'utilise les moyens que je me suis inventé pour vous dire ce que je vois, ce que je crois. Je n'ai pas d'autre légitimité à vous parler que ma sincérité, et quelques années de réflexion sur le sujet. Malheureusement, jusqu'ici, la réalité a toujours rattrapé mes craintes. Mais quand j'entends les survivants du Comité National de la Résistance, en guise de commémoration du soixantième anniversaire de leur Appel, demander aux responsables politiques, économiques et intellectuels de ne pas démissionner, puis appeler à s'insurger contre la communication de masse, l'amnésie généralisée et la compétition à outrance de tous contre tous, quand ils nous parlent du bluff de la dictature internationale des marchés, je me dis qu'ils savent de quoi ils parlent. J'ai quarante ans, mon papa soixante six, une femme et deux enfants, et deux grands pères. Tous me sourient. Je n'ai toujours tué personne, et quand ce disque paraîtra, j'aurai déménagé. Régïs Boulard, Collinée, le 5 juin 2004 |
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Régïs Boulard, annonce, lors de l'envoi d'un courriel à ses amis et camarades, la sortie de l'album : Chères amies, chers amis
Une fois n'est pas (trop) coutume, je vais vous demander quelque chose: vient de paraitre le disque Streamer . C'est mon 1er projet "perso", et même si j'ai été plus que sérieusement épaulé par les musiciens qui y figurent, j'ai osé mettre "Régïs Boulard" sur la pochette. Dingue... Après avoir mené à bien ce projet, je ne savais pas si c'était bon ou pas, mais je savais que c'était ce que je voulais entendre. Depuis, les premières réactions recueillies me font penser que je peux vous dire ceci: achetez le! Offrez le, faites-le acheter. Ce faisant, bien sûr, vous me ferez plaisir, et surtout, j'espère que vous y trouverez sinon du plaisir, au moins de l'interêt. C'est un label de Radio France , donc de service public. Et par les temps qui courent, ou qui marchent au pas de l'oie, comme vous le voulez, défendre, si c'est encore temps, ce qu'il nous reste de plus républicain me semble urgentissime. Et pour les plus attentifs, vous connaissez ma situation, qui est celle de nombreux amis musiciens. Demain, ca sera la pauvreté, voire la misère. C'est voulu, et ça sera. Qu'au moins on ne me ferme pas la bouche. N'hésitez pas à faire circuler dans vos réseaux. Il faut savoir que quand cinq disques d'un même titre sont vendus rapidement, il y a un réassort automatique. Tenez-moi au courant des disquaires récalcitrants. Je me charge de leur rappeller leur boulot, le cas échéant. Distributeur: Nocturne Critique : http://www.gutsofdarkness.com/god/objet.php?objet=7927&session_new=6cd36ef7de193d0028629dfb6320bec2 Acheter : Radio-France. Disponible dans tout le réseau Harmonia Mundi. Prix d'une certaine couleur |
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